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Un grand corbeau s'est mis à croasser bruyamment juste au moment où je passais. Son plumage noir, comme un parfait coup de pinceau, a dessiné dans l'air une grande ellipse, puis il a disparu. Sous mes pas, un chemin de sable et de roche jonché de pétales. Chacun d'eux, me disais-je, pourrait correspondre à un moment de ma vie. Passé en un clin d' œil , encore présent pour un temps mais confusément mêlé à tant d'autres, il se désagrège sans bruit. Tous, finiront par se résorber dans la terre, réduits à... rien. Mais la rangée de statues et de stèles m'invite à prendre en considération d'autres devenirs. Leur façon d'incorporer le lichen, la poussière, les craquelures, l'ombre et la lumière dispensées par les arbres alentour, ainsi que l'usure de la pluie. L'érosion, en leur présence, devient garante de beauté. La statuette à leur pied (un Rakan ?), semble l'attester. Pieds nus, drapé de sa robe, avec un air de profond contentement il cont...
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Il faut bien repartir, se résoudre à quitter l'îlot sacré. Repasser par la succession de portiques sous le regard sourcilleux du komainu , abandonner le couvert des arbres pour retrouver le royaume du béton. Je m'attarde quelques instants encore, me perd dans le pelage parcouru de courants, flots et remous de la créature fantastique. Les végétaux et leurs ombres, les roches qui se contorsionnent, les oiseaux... présence de présences de présences...   
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Il feint de ne pas me voir, de regarder ailleurs. Il feint la désinvolture mais en réalité le félin est attentif aux moindres de mes gestes. Difficile de ne pas voir en lui un gardien, à l'instar des statues qui jaugent, d'un œil alerte et sévère, les visiteurs des temples. Un morceau de son oreille gauche, tout en haut, a été arraché, des batailles ont été livrées. Les stries de son pelage entrent en résonance avec les éclats de lumière sur les marches. Komorebi étrange, découpé en strates comme un collage .   Malgré ma photo impudente, il daignera m'accorder le passage. 
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Je me souviens avoir vu une personne relativement âgée gravir ces escaliers d'un pas lent mais obstiné. Puis les descendre. Les remonter, les redescendre, les remonter... sans jamais se tenir à la rampe. Rituel, promesse ou peut-être simple exercice patiemment accompli. La force tranquille des arbres semblait soutenir son effort. Ils émergent directement des dalles comme des colonnes puis se déploient, s'étoffent, jouent avec la lumière, accompagnent chaque pas de leur bruissement. En bas des escaliers à droite, un Hokora , un sanctuaire miniature comme il y en a tant. Je rêvais d'en dresser une cartographie, de visualiser leur répartition dans l'espace. Je les imaginais former un véritable réseau invitant à des trajectoires nouvelles. Le sanctuaire en haut n'est pas connu. À maintes reprises pourtant, j'ai moi aussi emprunté ces marches. 
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Un autre monstre nocturne. Un cyclope géant émergeant de terre, fixant le monde de son œil rond dépourvu de paupière. Chevelure blanche épaisse et dense. Je m'accroupis et reste là silencieux, immobile, ne parvenant à déterminer si cet œil englobe le monde, l'aspire ou se laisse juste traverser. Je m'attends à ce que la terre tremble et que les vieux pavés se disloquent. Mais tout reste en place et je me trouve hors du temps, devant un mythe vivant.  J'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'un rocher troué, paré de milliers de papiers votifs. Après avoir inscrit son souhait sur l'un d'eux, il faut passer à travers le trou pour se défaire des liens néfastes, mauvais penchants et addictions. Puis faire le chemin inverse pour s'attirer de nouveaux attachements plus bénéfiques. Le papier est ensuite accroché au rocher, qui porte ainsi la trace d'innombrables ruptures et engagements.  Enkiri , Enmusubi : couper et nouer. Le rituel est une action per...
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  Les colonnes étaient brisées mais le tronc fin, lui, droit et sans prétention, poursuivait sereinement sa croissance. Des vestiges récents, comme toutes ces photos finalement, dont j'ai entamé l'archéologie subjective. Mon présent est jalonné de ruines, mais composé aussi de ces lignes vivantes qui maintiennent le renoncement à bonne distance. Un foisonnement qui, pour peu qu'on le laisse prendre place, finira un jour par recouvrir entièrement nos édifications disloquées, nos temples délaissés.
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Bien campé sur ses pattes avant, digne, le corps à la fois massif et élancé, il veille. Capte les variations les plus ténues à une vitesse fulgurante. L'œil aussi acéré que les crocs, les oreilles béantes, tendues vers l'invisible, la queue ample et soyeuse dressée telle un signal. Sa vivacité immobile tantôt se détache du feuillage, tantôt se confond avec lui. Dans sa gueule perspicace il protège une perle, âme ou énergie surnaturelle. Son imposante stature, si ce n'est menaçante du moins intimidante, est atténuée par la présence du bavoir. Marque d'attention et de respect à son égard, il met Renard en relation, faisant de lui un intermédiaire entre sauvage, humain et divin. Des craquelures commencent à donner à son dos un air de carapace. Juste derrière l'enchevêtrement de branches, déjà, de banals immeubles où le mystère se perd. Inopinément il peut néanmoins resurgir, à tout moment.      
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  Des lambeaux de pluie sèchent doucement sur le chemin du sanctuaire. Il y a un temps pour tout, paraît-il. Pourtant, ce sont bien ces brefs moments de coexistence qui s'accordent le mieux avec nos cœurs. Ces états transitoires qui jamais ne révèlent mais évoquent, suggèrent. Je tends les mains devant moi comme pour embrasser ou accueillir. Il ne restera rien mais tout est là. Nos vies se déroulent sur fond de dialogue permanent entre ombre et lumière. 
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J'aime beaucoup cette image. La démarcation des espaces par la lumière et les matières. Les vieux pavés irréguliers que le regard arpente jusqu'à la dame au loin. Sa silhouette rend le portique du sanctuaire monumental. Un torii à moitié caché par le feuillage des arbres, si bien qu'il semble en émaner ou retourner à son état primordial. La brèche de lumière trace elle aussi un chemin, de biais, pour souligner la présence discrète du chat. Il semble attendre. La photo est un intervalle suspendu. Un champ de relations entre les lignes, les êtres, l'ombre et la clarté presque aveuglante, le sanctuaire et la rue. Il y a ici un rythme, une respiration. Tout est en suspens mais rien n'est figé. Si je devais donner un titre à cette image, ce serait sans doute : "Entre".  
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  Nous avons grand besoin de figures humbles et désarmantes. De mythes qui nous relient au vivant et nous rendent plus sensibles à ses manifestations, des plus évidentes aux plus infimes. Ce qui est modeste n'est pas exempt de mystère et de magie. Ces statuettes ne sont pas juste mignonnes : elles nous relient à plus grand que nous. Elles nous rappellent, non sans malice, qu'il ne faut jamais trop se prendre au sérieux (la sagesse rend souvent facétieux). A qui veut bien l'entendre, elles livrent un secret oublié : "invisible" et "absent" ne sont pas équivalents. Elles atténuent ainsi notre peine, apaisent notre chagrin.  Puissions-nous cette année être plus attentifs à tout ce qui nous échappe et nous rapproche, à ce qui véritablement nous anime.  Oui, plus que jamais en ce monde, nous avons besoin de figures désarmantes.     
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Quand je randonne en montagne, les sens sont à l'affût, s'élancent dans tout l'espace et étendent les limites corporelles en captant les plus subtiles manifestations du dehors. L'étonnement est constant, la curiosité est un élan qui fait vibrer tout le corps. Le monde est animé, même les roches, les nuages, le sol sous mes pas. Oui même ces choses que notre raison catalogue comme "inertes" agissent sur moi, entrent en relation. En ville, cela n'arrive pour ainsi dire jamais. Je n'ai pas la même qualité d'attention, la même ouverture. Au Japon pourtant, lors de longues marches urbaines au petit bonheur la chance, je me souviens avoir été dans des dispositions similaires. L'intériorité propre à tout ce qui composait le monde m'apparaissait comme une évidence, à chaque coin de rue. Ainsi ce vespa en attente dans un garage, reposant sagement sur sa béquille. On aurait dit un insecte étrange, immobile mais en alerte : un seul œil tout rond, gran...
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  Ce sont les sanctuaires les plus modestes que j'affectionnais tout particulièrement, de même que la simplicité des petites chapelles me touche d'ordinaire bien davantage que les grands édifices avec pléthore d'ornements. J'avais appris à deviner leur présence simplement en repérant, au loin, les zones boisées. Arbres et divinités sont indissociables, comme le confirme le nom des portiques   à l'entrée de chaque sanctuaire :  Torii , littéralement "demeure des oiseaux". Dans ces endroits, j'avais toujours le sentiment d'être en présence de forces tranquilles ; esprits des lieux susceptibles de se manifester en toutes choses   et réveillant mes penchants animistes. Je portais sur cette rangée de balais et râteaux par exemple, un regard plein de révérence. N'y avait-il pas dans ces outils quelque chose de sacré ? Intermédiaires, ils portaient en eux le soin avec lequel l'endroit était entretenu, la relation avec le sol, le bois, les feuilles...