Façades incurvées, ondulations de lignes. Un axe vertical avec, de part et d'autre, une diagonale qui s'élance vers le ciel et que l'inclinaison de la toiture vient souligner. Béton brut adouci par les courbes, rehaussé par des fenêtres sombres. Sur les parapets, une succession de petites ouvertures carrées, découpages d'ombres et de lumière créant une rythmique supplémentaire, plus rapide, comme un bref roulement de caisse claire. Constants décalages dans la régularité, bâtiment avant d'être habitat. Seul le balcon à gauche apporte une touche plus vivante mais qui reste discrète, avec les pots de fleurs alignés et, juste en-dessous, de frêles cascades de lierre. Comme souvent, j'aurais aimé pouvoir me projeter à l'intérieur. Derrière la clarté des murs découvrir comment, ici, s'arrange la vie.
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La fête battait son plein. Sons, musiques, stands, odeurs sollicitant l'attention de toute part. Je m'approchai d'un groupe d'enfants absorbés, visages penchés au-dessus d'un bac rempli de petits poissons rouges. Kingyo Sukui : le jeu consiste à les attraper à l'aide d'une fragile épuisette de papier appelée poi . Les mouvements doivent être assurés, précis. Souvent on croit avoir réussi, à force de délicatesse et de patience, à saisir un de ces éclairs rouges... mais tout à coup le papier se déchire, la prise s'échappe. Sur le côté à droite, s'accumulent des épuisettes usagées, percées. Rien n'est acquis. Le couple âgé veille au bon déroulement des opérations avec une austère bienveillance. Par endroits, la photo est un peu floue, mais je trouve que cela ajoute au caractère vivant de la scène : les enfants, souffle et regard suspendus aux mouvements saccadés des poissons ; la fête qui, durant quelques instants, n'existe plus tout autour. ...
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Au pied du complexe résidentiel de River City 21 , subsiste un quartier très ancien avec ses canaux, appontements de fortune et bateaux de plaisance. Tsukudajima a tout d'une chimère. Deux moitiés a priori inconciliables du monde s'y trouvent en tension. Tantôt les tours paraissent peser de tout leur poids sur le quartier, tantôt les bateaux semblent flotter sur elles. En se reflétant dans l'eau, le quadrillage vertical des gratte-ciel perd de sa consistance. Vue d'ici, la bande de végétation forme comme un pli entre les deux strates. Mais davantage qu'une superposition, Tsukudajima crée un intervalle, terreau propice aux histoires et aux rêves.
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Celui-ci servait au transport du riz. Aujourd'hui il n'est plus que le vestige d'une époque révolue... son chargement n'est qu'un décor. L'authenticité est une notion éminemment trompeuse, à la fois subjective et sujette à mille influences. Dans le coin supérieur droit, on peut apercevoir une voiture. Sa présence rend-t-elle la scène photographiée plus authentique ? Moins authentique ? Je n'ai pas de réponse. La clarté du courant et les motifs du feuillage me satisfont, ils se suffisent.
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Un vaisseau fantôme. Un rafiot sans équipage ni capitaine, amarré sur les eaux noires d'un canal privé de ciel. Impossible de lire les caractères à tribord. J'aurais pourtant aimé connaître son nom. Son histoire. Le pont est jonché d'objets : échelle gisante, morceaux de toile, chaise noyée d'humidité... et pourtant nul naufrage. Mais je crois me souvenir avoir pensé, sur le moment, qu'il faudrait aménager la cale, en faire une cabane flottante. Un îlot dans l'océan urbain, à la fois si proche du tumulte, et si loin.
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Allez-y, passez. Moi, je reste là. Je vous regarde. Allez travailler, faire vos courses, faire comme si de rien n'était. Faites aller. Je l'ai fait assez longtemps. J'ai fait ma part. Je vous regarde mais je ne vous écouterai plus. Derrière, le rideau de fer est tiré, considérez que c'est pareil pour moi. J'ai fermé boutique. Mis la clef sous la porte. Vos pas approchent, s'éloignent. Moi je reste. Vous ne faites que passer. Ici on ne se croise plus. On ne se croise jamais. On passe comme des spectres et la blancheur du soleil n'y fait rien. Elle efface au contraire vos visages, vos ombres grandissent. Vous n'êtes plus que passants qui se répètent. Passant, passant, passant et moi... je ne serai bientôt plus que rampe, margelle, rideau.
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Rythme prudent, petits pas, fort appui sur la canne pour conjurer toute perte d'équilibre. Le sac de courses est lourd, mais elle avancera ce qu'il faut, sans faire de pause. Son regard n'est pas tourné vers la rue, l'horizon ou le ciel cisaillé de lignes électriques, mais vers le sol qui défile devant ses pieds. Seul compte le présent. Seul le présent, pas après pas, peut encore la conduire à destination. Derrière, une voiture onéreuse en approche. Noire, reluisante, courbes régulières et parfaitement symétriques. Curieux contraste avec cette petite vieille modeste, forte et fragile.
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Un autre monstre nocturne. Un cyclope géant émergeant de terre, fixant le monde de son œil rond dépourvu de paupière. Chevelure blanche épaisse et dense. Je m'accroupis et reste là silencieux, immobile, ne parvenant à déterminer si cet œil englobe le monde, l'aspire ou se laisse juste traverser. Je m'attends à ce que la terre tremble et que les vieux pavés se disloquent. Mais tout reste en place et je me trouve hors du temps, devant un mythe vivant. J'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'un rocher troué, paré de milliers de papiers votifs. Après avoir inscrit son souhait sur l'un d'eux, il faut passer à travers le trou pour se défaire des liens néfastes, mauvais penchants et addictions. Puis faire le chemin inverse pour s'attirer de nouveaux attachements plus bénéfiques. Le papier est ensuite accroché au rocher, qui porte ainsi la trace d'innombrables ruptures et engagements. Enkiri , Enmusubi : couper et nouer. Le rituel est une action per...
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La périphérie sans histoire s'est drapée de nuit, plus rien à présent n'est tout à fait conforme. Il suffit que la normalité recule d'un pas et le réel se contorsionne. Dans la semi-obscurité, chaque façade, jardin, cour d'immeuble ou parking est un rébus. Les résidences sont comme de grands aquariums opaques et, parmi les humains assoupis, frayent quantité d'autres créatures. Avancer sous le regard vide des fenêtres éteintes et sentir qu'en dépit des apparences, plus rien n'est inerte dans la rue. Quelques lumières falotes, accrochées ça et là, accentuent la viscosité de l'ombre. Sous un néon dégoulinant, je photographie une chrysalide dont l'émergence est imminente.
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En partance. Elle est pensive. Peut-être s'inquiète t-elle d'avoir oublié quelque chose, d'avoir bien fermé l'appartement à clef. Peut-être se remémore t-elle l'itinéraire qui les attend, le numéro du bus, la correspondance des trains. Les roulettes de la valise produisent sur le goudron un son rauque qui accentue le flux des préoccupations. Avec la petite, l'organisation est rapidement devenue une seconde nature. Plus question de flâner, d'improviser. Rien ne doit être laissé au hasard. Jusqu'aux cheveux attachés sur le côté, afin qu'ils ne tombent pas sur son visage pendant qu'elle la porte dans son dos. C'est la petite, à présent, qui a le monopole de l'attention flottante, de la curiosité pour chaque chose, et c'est très bien comme ça. La voir écarquiller ses grands yeux est un bonheur immense, tendre une main ébahie vers chaque chose, une ombre, un reflet brillant, un arbre ou un oiseau... et peut-être aussi vers le jeune homme...