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Un grand corbeau s'est mis à croasser bruyamment juste au moment où je passais. Son plumage noir, comme un parfait coup de pinceau, a dessiné dans l'air une grande ellipse, puis il a disparu. Sous mes pas, un chemin de sable et de roche jonché de pétales. Chacun d'eux, me disais-je, pourrait correspondre à un moment de ma vie. Passé en un clin d' œil , encore présent pour un temps mais confusément mêlé à tant d'autres, il se désagrège sans bruit. Tous, finiront par se résorber dans la terre, réduits à... rien. Mais la rangée de statues et de stèles m'invite à prendre en considération d'autres devenirs. Leur façon d'incorporer le lichen, la poussière, les craquelures, l'ombre et la lumière dispensées par les arbres alentour, ainsi que l'usure de la pluie. L'érosion, en leur présence, devient garante de beauté. La statuette à leur pied (un Rakan ?), semble l'attester. Pieds nus, drapé de sa robe, avec un air de profond contentement il cont...
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  Les commémorations sont terminées, plus grand monde n'y pense, mais je suis tombé sur la traduction des Poèmes de la bombe atomique  de Tôge Sankichi chez un bouquiniste hier.  Le livre s'ouvre par ce poème, toujours, encore et toujours, d'actualité : Rendez le père                    rendez la mère rendez les vieux rendez les enfants rendez moi-même                et ceux qui me sont liés les humains rendez-les tant qu'il existe des humains           un monde des humains la paix qui ne puisse se détruire rendez-la Tôge Sankichi, Poèmes de la bombe atomique , Editions Laurence Teper, Paris, 2008, Trad. Ono Masatsugu et Claude Mouchard  Nous ne sommes pas assez nombreux à réclamer. Nous ne sommes pas assez nombreux à exiger.   
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Façade comme un paysage de brume, une large zone de silence dans le brouhaha bricolé des lignes, câbles, tuyaux, fils. Devant le muret de parpaings branlant, un scooter attend, inquiet d'être prisonnier des branchages. Et puis il y a cette curieuse cabine, les modules des climatiseurs, le chat qui évalue l'espace et la situation à sa façon... oreilles mobiles, détectant les moindres mouvements, identifiant les potentielles cachettes et possibilités de fuite. Vélos silencieux à gauche dans l'allée incertaine, sous le bavardage incessant des fenêtres. 
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Fin du jour. Il est venu voir l'entraînement, son petit frère est là, sur le terrain. Claquement des battes qui percutent les balles, courses effrénées, cris des joueurs et de l'entraîneur. Espace familier, circonscrit, qui rassure. En même temps il rêve d'un coup parfait, si puissant et fulgurant qu'il placerait la balle en orbite, et ce rêve ouvre un ailleurs. La balle traverserait des amas de nuages, passerait devant un oiseau à toute vitesse, ou devant les yeux écarquillés du pilote d'un avion de ligne. Elle poursuivrait ensuite sa course dans l'espace comme une comète ou une étoile filante. Elle serait repérée par des satellites, retomberait sur une autre planète où des êtres en tous points différents s'en serviraient pour inventer un nouveau sport. A moins plutôt qu'elle ne parcoure le ciel pour retomber à l'autre bout de la terre, où vivent d'autres gens parlant une autre langue. Il ne faudrait pas qu'elle tombe sur la tête de quelqu...
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  J'entends le bruit de mes pas. Plus j'avance, plus les murs semblent se resserrer sur moi. Les fenêtres grillagées sont menaçantes, les néons interrogateurs m'examinent froidement au passage. La paroi de tôle rouillée à droite est imposante, ses lignes verticales penchent dangereusement vers mon côté. La bouche d'égout brille comme un œil étrange en plein milieu du passage. Il faudra la contourner soigneusement. Mon pas est mal assuré, je jette des regards à droite, à gauche, avec l'impression que les bâtiments mêmes se donnent le mot quant à ma présence. Au fond, le couloir dévie vers la gauche, j'ai le sentiment qu'il se prolongera indéfiniment. J'ai dû ramener cette photo d'un rêve, j'ai dû la prendre dans mon sommeil.   
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Les renseignements apparaissent peu à peu. J'aime sa main tendue devant le rideau. Son application. Perché sur son escabeau, il doit aussi veiller à garder l'équilibre. Il est absorbé, tout entier dans le présent. L'abondance de lignes horizontales est brisée par sa silhouette et par la noirceur des caractères qu'il appose. D'ordinaire, on passe devant eux comme s'ils faisaient depuis toujours partie du décor. Qui a déjà vu ce travail en train d'être réalisé ? C'est peut-être ce qui donne à la photo toute sa valeur. 
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Il faut bien repartir, se résoudre à quitter l'îlot sacré. Repasser par la succession de portiques sous le regard sourcilleux du komainu , abandonner le couvert des arbres pour retrouver le royaume du béton. Je m'attarde quelques instants encore, me perd dans le pelage parcouru de courants, flots et remous de la créature fantastique. Les végétaux et leurs ombres, les roches qui se contorsionnent, les oiseaux... présence de présences de présences...   
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Couloir au plafond dépecé, entrailles mises à nu. Inversion dans l'ordre du monde : la ville prend corps, veines artères et tripes exposées tandis que les gens avancent, visages inexpressifs, pas qui résonnent comme des métronomes. Il faudrait pouvoir prendre la porte à gauche comme on prend la tangente. La porte à gauche est peut-être une issue. De secours.      
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  Laisser une trace, là, n'importe où. Marquer l'amour qui se sent à l'étroit dans ta poitrine. Il faudrait le hurler à tout bout de champ, clamer combien il te réclame tout entier, à chaque instant, mais c'est impossible. Il faudrait l'inscrire non pas sur ta peau comme tu le fais parfois en classe, mais dans ta peau comme un tatouage. Seulement pour ça tu n'as pas l'âge. Alors un pan de mur pourquoi pas. Avec les moyens du bord tu en laisses la trace à la sauvette : vos prénoms, un  cœur  qui les entoure et les relie pour toujours. Au milieu des colères ou des moqueries que d'autres ont jetées là, tu graves ce qui te comble et t'encombre tant.  Tu ne le sais pas encore, mais huit jours plus tard tu reviendras devant ce secret confié maladroitement au mur et au monde, pour le rayer rageusement.          
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Il feint de ne pas me voir, de regarder ailleurs. Il feint la désinvolture mais en réalité le félin est attentif aux moindres de mes gestes. Difficile de ne pas voir en lui un gardien, à l'instar des statues qui jaugent, d'un œil alerte et sévère, les visiteurs des temples. Un morceau de son oreille gauche, tout en haut, a été arraché, des batailles ont été livrées. Les stries de son pelage entrent en résonance avec les éclats de lumière sur les marches. Komorebi étrange, découpé en strates comme un collage .   Malgré ma photo impudente, il daignera m'accorder le passage. 
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Je me souviens avoir vu une personne relativement âgée gravir ces escaliers d'un pas lent mais obstiné. Puis les descendre. Les remonter, les redescendre, les remonter... sans jamais se tenir à la rampe. Rituel, promesse ou peut-être simple exercice patiemment accompli. La force tranquille des arbres semblait soutenir son effort. Ils émergent directement des dalles comme des colonnes puis se déploient, s'étoffent, jouent avec la lumière, accompagnent chaque pas de leur bruissement. En bas des escaliers à droite, un Hokora , un sanctuaire miniature comme il y en a tant. Je rêvais d'en dresser une cartographie, de visualiser leur répartition dans l'espace. Je les imaginais former un véritable réseau invitant à des trajectoires nouvelles. Le sanctuaire en haut n'est pas connu. À maintes reprises pourtant, j'ai moi aussi emprunté ces marches. 
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  Matsuya, quincaillerie et matériaux de construction. Pourquoi avoir photographié cette vieille enseigne ? J'aimais sans doute ce côté caverne d'Ali Baba urbaine... J'ai dû me demander quelle était la profondeur de l'antre, essayer de distinguer le gérant dans l'arrière boutique obscure. J'aimais certainement le bâtiment en lui-même : sorte de grand container placé à la verticale et découpé, formant deux rectangles distincts. Les gros caractères usés dont la répétition entraîne le regard dans un va-et-vient que renforcent les lignes verticales de l'étage. En haut, les katakana s'insèrent aussi à merveille dans le réseau toujours déraisonnable des câbles électriques. Matsuya, une toute petite tour à l'assaut du ciel. 
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  Hayata san m'avait laissé ses clefs. Tout était silencieux, les stores baissés. Il faisait une chaleur écrasante. Je marchais à pas feutrés jusqu'à la cuisine pour me servir un verre d'eau et croisais soudain ce grand regard d'insecte. Il était insondable. Visage fendu, sans expression. Le soleil jetait ses rais sur le mur. Souvent je me suis demandé ce que je faisais là. Cet appartement, ce pays, cette terre.  Je pense à ce passage du roman de Wagamese, Les étoiles s'éteignent à l'aube  :  "- Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient, ces indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec. J'crois que j'aurais aimé apprendre le secret qui permet de faire ça." J'apprends.  (Richard Wagamese, Les étoiles s'éteignent à l'aube , Ed...
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Suspendus, mis à sécher ils tiennent à la fois du poulpe et du papillon. Présence recueillie, discrètement évocatrice d'un labeur diligent. Ce sont des gants en plastique, mais sur le vieux perron en bois ils ne dénotent curieusement pas.  Épais, robustes, taillés pour les gros travaux ou le jardin, ils se confondent ici avec quantité de tuyaux et de manches. Ce pourrait être un mollusque au repos. Derrière, les doigts de l'autre paire pointent dans tous les sens et forment une sculpture étrange.  Redressés, victorieux devant les végétaux qui foisonnent, laissés en évidence comme des témoins du travail accompli et le signal de tout ce qu'il reste encore à faire. Ici, on ne chôme pas. Demain, à la première heure, on se retroussera les manches, on enfilera de nouveau les gants.  
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  Accroupie, grattant la terre, arrachant quelques herbes folles pour faire de la place à d'autres pousses, je convoque le vivant dans les interstices. Entre immeubles et barrières, sous le soleil déjà haut je m'échine à raviver d'anciennes forces. Relâcher l'étreinte du béton pour, bientôt, le plaisir de voir les tiges, feuilles et corolles s'épanouir. Déjà quelques insectes bourdonnent autour de moi, attentifs à mon travail sur cette parcelle en friche, délaissée de tous.  Courbée des heures durant malgré mon âge, attentive aux besoins des plantations, je prends soin du sol, des légumes. En lisière de la ville où seuls les immeubles poussent, nous toisent de toute leur hauteur, je me consacre à mes tâches terre à terre avec une conviction sans faille. Nous sommes quelques-uns, encore, à y trouver du sens. Certains diront qu'on se donne bien du mal pour pas grand chose... ils n'y connaissent rien.  Je me penche, et c'est la profusion. Le regard scrute, ...
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Une maison unicellulaire. Un compartiment de plus mais sur-mesure, comme une coquille au demeurant très confortable. J'adorais découvrir ce genre d'architectures improbables, innovantes et bien souvent géniales, engoncées au beau milieu des quartiers. La variété des constructions défie toute cohérence. Elle contrarie l'uniformisation monotone à laquelle la plupart des villes est soumise. Créer des espaces habitables sur d'aussi petits terrains est une prouesse. Ici deux étages, une terrasse centrale ouverte sur le ciel, combien de pièces ? Ce qui me frappe cependant, c'est notre besoin compulsif de dessiner des cases, aussi originales soient-elles. Je pense à un roman de Kôbô Abe lu il y a bien longtemps :  L'homme-boîte . Même lorsque nous aspirons à nous échapper, à nous extraire, nous inventons d'autres cases, de nouvelles boîtes. Repli derrière nos murs, parois et paroisses, écrans. Dans nos petites bulles, nous avons perdu de vue l'ouvert.   Ps  : L...
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  Façades incurvées, ondulations de lignes. Un axe vertical avec, de part et d'autre, une diagonale qui s'élance vers le ciel et que l'inclinaison de la toiture vient souligner. Béton brut adouci par les courbes, rehaussé par des fenêtres sombres. Sur les parapets, une succession de petites ouvertures carrées, découpages d'ombres et de lumière créant une rythmique supplémentaire, plus rapide, comme un bref roulement de caisse claire. Constants décalages dans la régularité, bâtiment avant d'être habitat. Seul le balcon à gauche apporte une touche plus vivante mais qui reste discrète, avec les pots de fleurs alignés et, juste en-dessous, de frêles cascades de lierre. Comme souvent, j'aurais aimé pouvoir me projeter à l'intérieur. Derrière la clarté des murs découvrir comment, ici, s'arrange la vie.      
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  La fête battait son plein. Sons, musiques, stands, odeurs sollicitant l'attention de toute part. Je m'approchai d'un groupe d'enfants absorbés, visages penchés au-dessus d'un bac rempli de petits poissons rouges. Kingyo Sukui  : le jeu consiste à les attraper à l'aide d'une fragile épuisette de papier appelée poi . Les mouvements doivent être assurés, précis. Souvent on croit avoir réussi, à force de délicatesse et de patience, à saisir un de ces éclairs rouges... mais tout à coup le papier se déchire, la prise s'échappe. Sur le côté à droite, s'accumulent des épuisettes usagées, percées. Rien n'est acquis. Le couple âgé veille au bon déroulement des opérations avec une austère bienveillance. Par endroits, la photo est un peu floue, mais je trouve que cela ajoute au caractère vivant de la scène : les enfants, souffle et regard suspendus aux mouvements saccadés des poissons ; la fête qui, durant quelques instants, n'existe plus tout autour. ...
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  Au pied du complexe résidentiel de River City 21 , subsiste un quartier très ancien avec ses canaux, appontements de fortune et bateaux de plaisance. Tsukudajima  a tout d'une chimère. Deux moitiés a priori inconciliables du monde s'y trouvent en tension. Tantôt les tours paraissent peser de tout leur poids sur le quartier, tantôt les bateaux semblent flotter sur elles. En se reflétant dans l'eau, le quadrillage vertical des gratte-ciel perd de sa consistance. Vue d'ici, la bande de végétation forme comme un pli entre les deux strates. Mais davantage qu'une superposition, Tsukudajima crée un intervalle, terreau propice aux histoires et aux rêves. 
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  Celui-ci servait au transport du riz. Aujourd'hui il n'est plus que le vestige d'une époque révolue... son chargement n'est qu'un décor. L'authenticité est une notion éminemment trompeuse, à la fois subjective et sujette à mille influences. Dans le coin supérieur droit, on peut apercevoir une voiture. Sa présence rend-t-elle la scène photographiée plus authentique ? Moins authentique ? Je n'ai pas de réponse. La clarté du courant et les motifs du feuillage me satisfont, ils se suffisent.