Un vaisseau fantôme. Un rafiot sans équipage ni capitaine, amarré sur les eaux noires d'un canal privé de ciel. Impossible de lire les caractères à tribord. J'aurais pourtant aimé connaître son nom. Son histoire. Le pont est jonché d'objets : échelle gisante, morceaux de toile, chaise noyée d'humidité... et pourtant nul naufrage. Mais je crois me souvenir avoir pensé, sur le moment, qu'il faudrait aménager la cale, en faire une cabane flottante. Un îlot dans l'océan urbain, à la fois si proche du tumulte, et si loin.
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Allez-y, passez. Moi, je reste là. Je vous regarde. Allez travailler, faire vos courses, faire comme si de rien n'était. Faites aller. Je l'ai fait assez longtemps. J'ai fait ma part. Je vous regarde mais je ne vous écouterai plus. Derrière, le rideau de fer est tiré, considérez que c'est pareil pour moi. J'ai fermé boutique. Mis la clef sous la porte. Vos pas approchent, s'éloignent. Moi je reste. Vous ne faites que passer. Ici on ne se croise plus. On ne se croise jamais. On passe comme des spectres et la blancheur du soleil n'y fait rien. Elle efface au contraire vos visages, vos ombres grandissent. Vous n'êtes plus que passants qui se répètent. Passant, passant, passant et moi... je ne serai bientôt plus que rampe, margelle, rideau.
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Rythme prudent, petits pas, fort appui sur la canne pour conjurer toute perte d'équilibre. Le sac de courses est lourd, mais elle avancera ce qu'il faut, sans faire de pause. Son regard n'est pas tourné vers la rue, l'horizon ou le ciel cisaillé de lignes électriques, mais vers le sol qui défile devant ses pieds. Seul compte le présent. Seul le présent, pas après pas, peut encore la conduire à destination. Derrière, une voiture onéreuse en approche. Noire, reluisante, courbes régulières et parfaitement symétriques. Curieux contraste avec cette petite vieille modeste, forte et fragile.
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Un autre monstre nocturne. Un cyclope géant émergeant de terre, fixant le monde de son œil rond dépourvu de paupière. Chevelure blanche épaisse et dense. Je m'accroupis et reste là silencieux, immobile, ne parvenant à déterminer si cet œil englobe le monde, l'aspire ou se laisse juste traverser. Je m'attends à ce que la terre tremble et que les vieux pavés se disloquent. Mais tout reste en place et je me trouve hors du temps, devant un mythe vivant. J'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'un rocher troué, paré de milliers de papiers votifs. Après avoir inscrit son souhait sur l'un d'eux, il faut passer à travers le trou pour se défaire des liens néfastes, mauvais penchants et addictions. Puis faire le chemin inverse pour s'attirer de nouveaux attachements plus bénéfiques. Le papier est ensuite accroché au rocher, qui porte ainsi la trace d'innombrables ruptures et engagements. Enkiri , Enmusubi : couper et nouer. Le rituel est une action per...
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La périphérie sans histoire s'est drapée de nuit, plus rien à présent n'est tout à fait conforme. Il suffit que la normalité recule d'un pas et le réel se contorsionne. Dans la semi-obscurité, chaque façade, jardin, cour d'immeuble ou parking est un rébus. Les résidences sont comme de grands aquariums opaques et, parmi les humains assoupis, frayent quantité d'autres créatures. Avancer sous le regard vide des fenêtres éteintes et sentir qu'en dépit des apparences, plus rien n'est inerte dans la rue. Quelques lumières falotes, accrochées ça et là, accentuent la viscosité de l'ombre. Sous un néon dégoulinant, je photographie une chrysalide dont l'émergence est imminente.
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En partance. Elle est pensive. Peut-être s'inquiète t-elle d'avoir oublié quelque chose, d'avoir bien fermé l'appartement à clef. Peut-être se remémore t-elle l'itinéraire qui les attend, le numéro du bus, la correspondance des trains. Les roulettes de la valise produisent sur le goudron un son rauque qui accentue le flux des préoccupations. Avec la petite, l'organisation est rapidement devenue une seconde nature. Plus question de flâner, d'improviser. Rien ne doit être laissé au hasard. Jusqu'aux cheveux attachés sur le côté, afin qu'ils ne tombent pas sur son visage pendant qu'elle la porte dans son dos. C'est la petite, à présent, qui a le monopole de l'attention flottante, de la curiosité pour chaque chose, et c'est très bien comme ça. La voir écarquiller ses grands yeux est un bonheur immense, tendre une main ébahie vers chaque chose, une ombre, un reflet brillant, un arbre ou un oiseau... et peut-être aussi vers le jeune homme...
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Les colonnes étaient brisées mais le tronc fin, lui, droit et sans prétention, poursuivait sereinement sa croissance. Des vestiges récents, comme toutes ces photos finalement, dont j'ai entamé l'archéologie subjective. Mon présent est jalonné de ruines, mais composé aussi de ces lignes vivantes qui maintiennent le renoncement à bonne distance. Un foisonnement qui, pour peu qu'on le laisse prendre place, finira un jour par recouvrir entièrement nos édifications disloquées, nos temples délaissés.
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Bien campé sur ses pattes avant, digne, le corps à la fois massif et élancé, il veille. Capte les variations les plus ténues à une vitesse fulgurante. L'œil aussi acéré que les crocs, les oreilles béantes, tendues vers l'invisible, la queue ample et soyeuse dressée telle un signal. Sa vivacité immobile tantôt se détache du feuillage, tantôt se confond avec lui. Dans sa gueule perspicace il protège une perle, âme ou énergie surnaturelle. Son imposante stature, si ce n'est menaçante du moins intimidante, est atténuée par la présence du bavoir. Marque d'attention et de respect à son égard, il met Renard en relation, faisant de lui un intermédiaire entre sauvage, humain et divin. Des craquelures commencent à donner à son dos un air de carapace. Juste derrière l'enchevêtrement de branches, déjà, de banals immeubles où le mystère se perd. Inopinément il peut néanmoins resurgir, à tout moment.
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Sur la photo, elle capte immédiatement le regard mais dans la rue, personne ne la voit. Sa posture entre repli et ouverture, d'une douceur peut-être un peu triste, trace une diagonale que l'homme au téléphone prolonge. Indifférents l'un à l'autre, ils se font néanmoins étrangement écho. Deux univers que tout oppose cohabitent un instant sur une même ligne : elle rêveuse, lui affairé ; elle jeune, lui vieillissant ; elle à demi-nue, lui en costume, mallette chargée de dossiers. Derrière, les passants forment un contraste similaire entre générations. La boutique d' amaguri , spécialité de châtaignes grillées, n'aura sans doute pas fait florès ce jour-là. C'était peut-être à Yokohama...
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Il y a les lignes au sol et les lignes au ciel. Tumultueuses et muettes. Entrelacs confus, espaces habitables réduits à peau de chagrin. Au lieu de prendre place, le vivant se faufile. La ville, sans cesse, se resserre sur lui pour mieux s'étendre. Dans la ruelle à droite, une voiture est en approche. Pas quelqu'un ! Alors bien souvent je ne sais plus. Si je me trouve dans une trame tissée de trajectoires et relations, ou empêtré dans un fatras de lignes qui entravent. Mais dans ce bâtiment si étroit, d'autres espaces s'inventent sans doute, à l'insu de tous. Et moi aussi, en arpentant les rues au hasard, j'échappe peut-être à ce piège qui s'étend.
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Toujours là. En dépit de l'âge, des douleurs, d'un corps qui se racornit mais se maintient encore, bon gré, mal gré. Toujours là parce qu'il faut bien vivre comme on peut, de si peu. De toute façon, "qu'est-ce que je pourrais bien faire d'autre ?", lance-t-elle avec un grand sourire limpide à quiconque lui suggère qu'il serait grand temps de prendre soin d'elle, à présent. Certes, la petite boutique est encombrée mais elle sait avec exactitude où tout est rangé, chaque chose à sa place même si c'est au beau milieu d'un tas d'autres choses. Pendant les périodes creuses, elle lit avec attention ses magazines, penchée juste au-dessus des articles, le doigt suivant patiemment les caractères qui rapetissent de jour en jour. Derrière elle, une photo encadrée. Pas celle d'un fils ou d'un mari. Un chien. Attentif, avec son regard franc de toujours, sa queue en cercle, comme une interrogation : "Que veut ma maîtresse ? Qu'attend...
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Des lambeaux de pluie sèchent doucement sur le chemin du sanctuaire. Il y a un temps pour tout, paraît-il. Pourtant, ce sont bien ces brefs moments de coexistence qui s'accordent le mieux avec nos cœurs. Ces états transitoires qui jamais ne révèlent mais évoquent, suggèrent. Je tends les mains devant moi comme pour embrasser ou accueillir. Il ne restera rien mais tout est là. Nos vies se déroulent sur fond de dialogue permanent entre ombre et lumière.
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Passage étroit entre une vieille rambarde et une palissade de béton. Qui a disposé là toutes ces plantes ? On dirait que la nature a commencé à franchir la barrière. Au fond, juste après le tournant, une personne s'est arrêtée. Pour observer une fleur peut-être, ou un insecte. Au premier plan, l'affiche décollée laisse apparaître un visage déformé au regard inquiétant. Juste à côté on peut lire : "O saki ni douzo" : "après vous" ou "allez-y, je vous en prie". Qui a tendu ce piège ? Je suis toujours un enfant. Mon quotidien est émaillé d'enchantements et de monstres, d'indices et de présences. L'ordinaire me touche, extraordinairement.
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Le vieil homme titubait, enivré par l'alcool et l'exubérance des fleurs. La perspective formait devant lui comme un goulot. Il s'y précipitait d'un pas décidé mais peinant à maintenir sa trajectoire, oscillant d'un côté à l'autre de la route, bras ballants et regard vitreux. Faille dans la fête, malgré les rangées de lanternes et d'arbres magnanimes. Que nous marchions sous des voûtes de fleurs ou d'étoiles, des lézardes se dessinent sous nos pas. Pour recouvrer ma part d'insouciance, je me faisais rameaux, pétales, prières.
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Un doux bric-à-brac où se côtoient ustensiles, porte-bonheurs, souvenirs. Objets ayant déjà servi un bon millier de fois. Bassine, pinceaux, tuyaux d'arrosage, serviette, brosses en tous genres... rien de précieux mais le temps et l'usage en ont fait des présences familières, leur ont conféré une forme de vie intérieure. Une amulette suspendue, un étrange chat porte-bonheur, un couple de figurines à jamais amoureuses. Placés dans la remise plutôt que mis au rebut, ils continuent malgré tout de compter, à leur manière. Tout en retenue, comme des témoins. Le miroir crée dans l'image une ouverture, mais ce reflet de la rue renvoie aussi au passage du temps, aux gens qui défilent, aux saisons successives. J'imagine le propriétaire. Parfois son regard s'arrête sur l'un de ces objets... c'est alors comme s'il regardait dans un rétroviseur.
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Un prunier, probablement, dans une arrière-cour vétuste. Les fleurs se détachent sur fond de façade grisâtre, formant des touches éparses mais d'autant plus éclatantes. Nous sommes bien loin de la grandiose profusion des fleurs de cerisiers, dont la saison vient de débuter au Japon. Mais ce déploiement modeste sur les branches nues et graciles vient réveiller d'autres émotions. Le manque apparent inspire une gratitude d'autant plus grande pour ce qui se donne à voir. Le faible nombre de branches permet au regard de les parcourir, d'aller et venir en s'attardant sur chaque petite efflorescence improbable. Il y a une certaine régularité dans l'image : la division en trois branches, les lignes droites du bâti... mais sans cesse altérée par les traces d'usure, d'humidité, par les courbures et les fissures qui prolongent le végétal. Et j'aime beaucoup ce segment de lierre en haut à droite, qui semble initier une fuite discrète.
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Le reflet déformé d'une résidence déjà un peu vieillotte sur la façade de verre d'un immeuble neuf. Fragments répétés mais en constant décalage. Ces grands bâtiments de verre sont dépourvus d'intériorité. Seuls deux néons allumés laissent entrevoir une profondeur sous le quadrillage muet. Le lampadaire à gauche, le haut du panneau de signalisation et le poteau électrique à droite sont les uniques représentants du réel. Tout le reste n'est que mirage.
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Elle tenait fermement le bouquet des deux mains, en même temps que la lanière de son sac. Le reste de son corps s'était progressivement détendu et elle avait fini par fermer les paupières, se laissant porter par le rythme des rails. Les mains jointes, les yeux clos donnaient à sa posture une apparence de recueillement. L'emballage froissé du bouquet formait comme une émanation fantomatique devant son visage. Au sommet, les plantes dépassaient légèrement du papier. Elle avait choisi ses préférées. Avec soin, pour qu'il puisse assister à l'éclosion des bourgeons. Au moins une fois encore. Elle tenait le bouquet fermement, comme elle tiendrait bientôt sa main.
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Un ennemi plus redoutable encore que l'oubli. En quinze ans, combien de maisons, immeubles, quartiers réduits à l'état de gravats puis remplacés par des résidences sans histoires et des centres commerciaux sans attrait ? Les souvenirs s'érodent ; parfois des périodes entières s'effondrent sans même que l'on s'en aperçoive. Jusqu'au jour où l'on s'efforce de retrouver tel instant, tel visage autrefois familier, ces présences que l'on croyait éternelles. Impossible de les convoquer à nouveau. Il ne reste plus qu'un amas désordonné de sensations que l'on s'efforce en vain de faire tenir debout. Pourtant nul concasseur à mâchoires dans nos mémoires, pas de spéculation immobilière enragée. Mais du début à la fin nos vies, comme la ville, ne sont qu'un vaste chantier.