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Je me souviens avoir vu une personne relativement âgée gravir ces escaliers d'un pas lent mais obstiné. Puis les descendre. Les remonter, les redescendre, les remonter... sans jamais se tenir à la rampe. Rituel, promesse ou peut-être simple exercice patiemment accompli. La force tranquille des arbres semblait soutenir son effort. Ils émergent directement des dalles comme des colonnes puis se déploient, s'étoffent, jouent avec la lumière, accompagnent chaque pas de leur bruissement. En bas des escaliers à droite, un Hokora , un sanctuaire miniature comme il y en a tant. Je rêvais d'en dresser une cartographie, de visualiser leur répartition dans l'espace. Je les imaginais former un véritable réseau invitant à des trajectoires nouvelles. Le sanctuaire en haut des marches n'est pas connu. À maintes reprises pourtant, j'ai moi aussi emprunté ces marches. 
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  Matsuya, quincaillerie et matériaux de construction. Pourquoi avoir photographié cette vieille enseigne ? J'aimais sans doute ce côté caverne d'Ali Baba urbaine... J'ai dû me demander quelle était la profondeur de l'antre, essayer de distinguer le gérant dans l'arrière boutique obscure. J'aimais certainement le bâtiment en lui-même : sorte de grand container placé à la verticale et découpé, formant deux rectangles distincts. Les gros caractères usés dont la répétition entraîne le regard dans un va-et-vient que renforcent les lignes verticales de l'étage. En haut, les katakana s'insèrent aussi à merveille dans le réseau toujours déraisonnable des câbles électriques. Matsuya, une toute petite tour à l'assaut du ciel. 
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  Hayata san m'avait laissé ses clefs. Tout était silencieux, les stores baissés. Il faisait une chaleur écrasante. Je marchais à pas feutrés jusqu'à la cuisine pour me servir un verre d'eau et croisais soudain ce grand regard d'insecte. Il était insondable. Visage fendu, sans expression. Le soleil jetait ses rais sur le mur. Souvent je me suis demandé ce que je faisais là. Cet appartement, ce pays, cette terre.  Je pense à ce passage du roman de Wagamese, Les étoiles s'éteignent à l'aube  :  "- Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu'ils faisaient, ces indiens d'autrefois, c'était rien d'autre que d'apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s'y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec. J'crois que j'aurais aimé apprendre le secret qui permet de faire ça." J'apprends.  (Richard Wagamese, Les étoiles s'éteignent à l'aube , Ed...
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Suspendus, mis à sécher ils tiennent à la fois du poulpe et du papillon. Présence recueillie, discrètement évocatrice d'un labeur diligent. Ce sont des gants en plastique, mais sur le vieux perron en bois ils ne dénotent curieusement pas.  Épais, robustes, taillés pour les gros travaux ou le jardin, ils se confondent ici avec quantité de tuyaux et de manches. Ce pourrait être un mollusque au repos. Derrière, les doigts de l'autre paire pointent dans tous les sens et forment une sculpture étrange.  Redressés, victorieux devant les végétaux qui foisonnent, laissés en évidence comme des témoins du travail accompli et le signal de tout ce qu'il reste encore à faire. Ici, on ne chôme pas. Demain, à la première heure, on se retroussera les manches, on enfilera de nouveau les gants.  
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  Accroupie, grattant la terre, arrachant quelques herbes folles pour faire de la place à d'autres pousses, je convoque le vivant dans les interstices. Entre immeubles et barrières, sous le soleil déjà haut je m'échine à raviver d'anciennes forces. Relâcher l'étreinte du béton pour, bientôt, le plaisir de voir les tiges, feuilles et corolles s'épanouir. Déjà quelques insectes bourdonnent autour de moi, attentifs à mon travail sur cette parcelle en friche, délaissée de tous.  Courbée des heures durant malgré mon âge, attentive aux besoins des plantations, je prends soin du sol, des légumes. En lisière de la ville où seuls les immeubles poussent, nous toisent de toute leur hauteur, je me consacre à mes tâches terre à terre avec une conviction sans faille. Nous sommes quelques-uns, encore, à y trouver du sens. Certains diront qu'on se donne bien du mal pour pas grand chose... ils n'y connaissent rien.  Je me penche, et c'est la profusion. Le regard scrute, ...
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Une maison unicellulaire. Un compartiment de plus mais sur-mesure, comme une coquille au demeurant très confortable. J'adorais découvrir ce genre d'architectures improbables, innovantes et bien souvent géniales, engoncées au beau milieu des quartiers. La variété des constructions défie toute cohérence. Elle contrarie l'uniformisation monotone à laquelle la plupart des villes est soumise. Créer des espaces habitables sur d'aussi petits terrains est une prouesse. Ici deux étages, une terrasse centrale ouverte sur le ciel, combien de pièces ? Ce qui me frappe cependant, c'est notre besoin compulsif de dessiner des cases, aussi originales soient-elles. Je pense à un roman de Kôbô Abe lu il y a bien longtemps :  L'homme-boîte . Même lorsque nous aspirons à nous échapper, à nous extraire, nous inventons d'autres cases, de nouvelles boîtes. Repli derrière nos murs, parois et paroisses, écrans. Dans nos petites bulles, nous avons perdu de vue l'ouvert.   Ps  : L...
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  Façades incurvées, ondulations de lignes. Un axe vertical avec, de part et d'autre, une diagonale qui s'élance vers le ciel et que l'inclinaison de la toiture vient souligner. Béton brut adouci par les courbes, rehaussé par des fenêtres sombres. Sur les parapets, une succession de petites ouvertures carrées, découpages d'ombres et de lumière créant une rythmique supplémentaire, plus rapide, comme un bref roulement de caisse claire. Constants décalages dans la régularité, bâtiment avant d'être habitat. Seul le balcon à gauche apporte une touche plus vivante mais qui reste discrète, avec les pots de fleurs alignés et, juste en-dessous, de frêles cascades de lierre. Comme souvent, j'aurais aimé pouvoir me projeter à l'intérieur. Derrière la clarté des murs découvrir comment, ici, s'arrange la vie.      
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  La fête battait son plein. Sons, musiques, stands, odeurs sollicitant l'attention de toute part. Je m'approchai d'un groupe d'enfants absorbés, visages penchés au-dessus d'un bac rempli de petits poissons rouges. Kingyo Sukui  : le jeu consiste à les attraper à l'aide d'une fragile épuisette de papier appelée poi . Les mouvements doivent être assurés, précis. Souvent on croit avoir réussi, à force de délicatesse et de patience, à saisir un de ces éclairs rouges... mais tout à coup le papier se déchire, la prise s'échappe. Sur le côté à droite, s'accumulent des épuisettes usagées, percées. Rien n'est acquis. Le couple âgé veille au bon déroulement des opérations avec une austère bienveillance. Par endroits, la photo est un peu floue, mais je trouve que cela ajoute au caractère vivant de la scène : les enfants, souffle et regard suspendus aux mouvements saccadés des poissons ; la fête qui, durant quelques instants, n'existe plus tout autour. ...
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  Au pied du complexe résidentiel de River City 21 , subsiste un quartier très ancien avec ses canaux, appontements de fortune et bateaux de plaisance. Tsukudajima  a tout d'une chimère. Deux moitiés a priori inconciliables du monde s'y trouvent en tension. Tantôt les tours paraissent peser de tout leur poids sur le quartier, tantôt les bateaux semblent flotter sur elles. En se reflétant dans l'eau, le quadrillage vertical des gratte-ciel perd de sa consistance. Vue d'ici, la bande de végétation forme comme un pli entre les deux strates. Mais davantage qu'une superposition, Tsukudajima crée un intervalle, terreau propice aux histoires et aux rêves. 
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  Celui-ci servait au transport du riz. Aujourd'hui il n'est plus que le vestige d'une époque révolue... son chargement n'est qu'un décor. L'authenticité est une notion éminemment trompeuse, à la fois subjective et sujette à mille influences. Dans le coin supérieur droit, on peut apercevoir une voiture. Sa présence rend-t-elle la scène photographiée plus authentique ? Moins authentique ? Je n'ai pas de réponse. La clarté du courant et les motifs du feuillage me satisfont, ils se suffisent.   
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  Un vaisseau fantôme. Un rafiot sans équipage ni capitaine, amarré sur les eaux noires d'un canal privé de ciel. Impossible de lire les caractères à tribord. J'aurais pourtant aimé connaître son nom. Son histoire. Le pont est jonché d'objets : échelle gisante, morceaux de toile, chaise noyée d'humidité... et pourtant nul naufrage.  Mais je crois me souvenir avoir pensé, sur le moment, qu'il faudrait aménager la cale, en faire une cabane flottante. Un îlot dans l'océan urbain, à la fois si proche du tumulte, et si loin.
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Allez-y, passez. Moi, je reste là. Je vous regarde. Allez travailler, faire vos courses, faire comme si de rien n'était. Faites aller. Je l'ai fait assez longtemps. J'ai fait ma part. Je vous regarde mais je ne vous écouterai plus. Derrière, le rideau de fer est tiré, considérez que c'est pareil pour moi. J'ai fermé boutique. Mis la clef sous la porte. Vos pas approchent, s'éloignent. Moi je reste. Vous ne faites que passer. Ici on ne se croise plus. On ne se croise jamais. On passe comme des spectres et la blancheur du soleil n'y fait rien. Elle efface au contraire vos visages, vos ombres grandissent. Vous n'êtes plus que passants qui se répètent. Passant, passant, passant et moi... je ne serai bientôt plus que rampe, margelle, rideau.  
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Rythme prudent, petits pas, fort appui sur la canne pour conjurer toute perte d'équilibre. Le sac de courses est lourd, mais elle avancera ce qu'il faut, sans faire de pause. Son regard n'est pas tourné vers la rue, l'horizon ou le ciel cisaillé de lignes électriques, mais vers le sol qui défile devant ses pieds. Seul compte le présent. Seul le présent, pas après pas, peut encore la conduire à destination. Derrière, une voiture onéreuse en approche. Noire, reluisante, courbes régulières et parfaitement symétriques. Curieux contraste avec cette petite vieille modeste, forte et fragile.    
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Un autre monstre nocturne. Un cyclope géant émergeant de terre, fixant le monde de son œil rond dépourvu de paupière. Chevelure blanche épaisse et dense. Je m'accroupis et reste là silencieux, immobile, ne parvenant à déterminer si cet œil englobe le monde, l'aspire ou se laisse juste traverser. Je m'attends à ce que la terre tremble et que les vieux pavés se disloquent. Mais tout reste en place et je me trouve hors du temps, devant un mythe vivant.  J'apprendrai plus tard qu'il s'agit d'un rocher troué, paré de milliers de papiers votifs. Après avoir inscrit son souhait sur l'un d'eux, il faut passer à travers le trou pour se défaire des liens néfastes, mauvais penchants et addictions. Puis faire le chemin inverse pour s'attirer de nouveaux attachements plus bénéfiques. Le papier est ensuite accroché au rocher, qui porte ainsi la trace d'innombrables ruptures et engagements.  Enkiri , Enmusubi : couper et nouer. Le rituel est une action per...
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La périphérie sans histoire s'est drapée de nuit, plus rien à présent n'est tout à fait conforme. Il suffit que la normalité recule d'un pas et le réel se contorsionne. Dans la semi-obscurité, chaque façade, jardin, cour d'immeuble ou parking est un rébus. Les résidences sont comme de grands aquariums opaques et, parmi les humains assoupis, frayent quantité d'autres créatures. Avancer sous le regard vide des fenêtres éteintes et sentir qu'en dépit des apparences, plus rien n'est inerte dans la rue. Quelques lumières falotes, accrochées ça et là, accentuent la viscosité de l'ombre. Sous un néon dégoulinant, je photographie une chrysalide dont l'émergence est imminente.    
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  En partance. Elle est pensive. Peut-être s'inquiète t-elle d'avoir oublié quelque chose, d'avoir bien fermé l'appartement à clef. Peut-être se remémore t-elle l'itinéraire qui les attend, le numéro du bus, la correspondance des trains. Les roulettes de la valise produisent sur le goudron un son rauque qui accentue le flux des préoccupations. Avec la petite, l'organisation est rapidement devenue une seconde nature. Plus question de flâner, d'improviser. Rien ne doit être laissé au hasard. Jusqu'aux cheveux attachés sur le côté, afin qu'ils ne tombent pas sur son visage pendant qu'elle la porte dans son dos. C'est la petite, à présent, qui a le monopole de l'attention flottante, de la curiosité pour chaque chose, et c'est très bien comme ça. La voir écarquiller ses grands yeux est un bonheur immense, tendre une main ébahie vers chaque chose, une ombre, un reflet brillant, un arbre ou un oiseau... et peut-être aussi vers le jeune homme...
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  Les colonnes étaient brisées mais le tronc fin, lui, droit et sans prétention, poursuivait sereinement sa croissance. Des vestiges récents, comme toutes ces photos finalement, dont j'ai entamé l'archéologie subjective. Mon présent est jalonné de ruines, mais composé aussi de ces lignes vivantes qui maintiennent le renoncement à bonne distance. Un foisonnement qui, pour peu qu'on le laisse prendre place, finira un jour par recouvrir entièrement nos édifications disloquées, nos temples délaissés.
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Bien campé sur ses pattes avant, digne, le corps à la fois massif et élancé, il veille. Capte les variations les plus ténues à une vitesse fulgurante. L'œil aussi acéré que les crocs, les oreilles béantes, tendues vers l'invisible, la queue ample et soyeuse dressée telle un signal. Sa vivacité immobile tantôt se détache du feuillage, tantôt se confond avec lui. Dans sa gueule perspicace il protège une perle, âme ou énergie surnaturelle. Son imposante stature, si ce n'est menaçante du moins intimidante, est atténuée par la présence du bavoir. Marque d'attention et de respect à son égard, il met Renard en relation, faisant de lui un intermédiaire entre sauvage, humain et divin. Des craquelures commencent à donner à son dos un air de carapace. Juste derrière l'enchevêtrement de branches, déjà, de banals immeubles où le mystère se perd. Inopinément il peut néanmoins resurgir, à tout moment.      
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  Sur la photo, elle capte immédiatement le regard mais dans la rue, personne ne la voit. Sa posture entre repli et ouverture, d'une douceur peut-être un peu triste, trace une diagonale que l'homme au téléphone prolonge. Indifférents l'un à l'autre, ils se font néanmoins étrangement écho. Deux univers que tout oppose cohabitent un instant sur une même ligne : elle rêveuse, lui affairé ; elle jeune, lui vieillissant ; elle à demi-nue, lui en costume, mallette chargée de dossiers. Derrière, les passants forment un contraste similaire entre générations. La boutique d' amaguri , spécialité de châtaignes grillées, n'aura sans doute pas fait florès ce jour-là.  C'était peut-être à Yokohama...   
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  Il y a les lignes au sol et les lignes au ciel. Tumultueuses et muettes. Entrelacs confus, espaces habitables réduits à peau de chagrin. Au lieu de prendre place, le vivant se faufile. La ville, sans cesse, se resserre sur lui pour mieux s'étendre. Dans la ruelle à droite, une voiture est en approche. Pas quelqu'un ! Alors bien souvent je ne sais plus. Si je me trouve dans une trame tissée de trajectoires et relations, ou empêtré dans un fatras de lignes qui entravent. Mais dans ce bâtiment si étroit, d'autres espaces s'inventent sans doute, à l'insu de tous. Et moi aussi, en arpentant les rues au hasard, j'échappe peut-être à ce piège qui s'étend.