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Affichage des articles du janvier, 2026
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J'ai habité dans un appartement miteux de banlieue, sans douche ni eau chaude. Je l'ai aménagé avec des meubles récupérés dans la rue. Un fauteuil simili cuir usé et sans pieds, posé à même les tatamis. Des étagères dépareillées, une table basse. J'avais aussi installé une petite plante sur le rebord de la fenêtre. Quand le soleil se posait sur elle, son vert étincelait dans toute la pièce comme un enchantement. Les voisins étaient fauchés et peu loquaces. L'un d'eux se raclait continuellement la gorge et crachait parfois bruyamment. De temps à autres quelques cafards se montraient, mais ils n'étaient jamais bien gros. Je me lavais à l'évier, avec un gant. J'ai beaucoup exploré le quartier à pied, à vélo.  J'ai habité dans une Guest House immense où vivaient de jeunes étrangers de tous les pays ainsi qu'une poignée de japonais. Bâtiments décrépits mais toujours propres, chambres de six tatamis, cuisine et sanitaires partagés entre les résidents....
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  Je levais la tête et elle était là. Apparition touchante d'un petit visage rond très concentré entre les barreaux de la balustrade. Est-elle en train de dessiner, de colorier ? Est-elle absorbée par les images d'une histoire ? Derrière, la lumière allumée suggère que le soir tombe. Au-dessus de sa tête, des bulles de savon s'envolent. Soufflées par qui ? Un frère espiègle et dissipé, pour détourner son attention ? Un parent qui se réjouit à l'idée de susciter la surprise ? Quoi qu'il en soit, l'austérité des briques et des barreaux, des lignes du plafond et des lignes électriques reflétées dans la vitre, est mise à mal par la rondeur des joues, la rondeur des bulles, la rondeur du jour déclinant. Du bâtiment rectiligne, s'échappe un élan de poésie et d'innocence.  A la fenêtre, entre le dedans et le dehors, entre le présent et l'avenir qui s'ouvre devant elle, se tient l'enfance.  
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  C'était un samedi, en juillet. Je longeais un petit canal pendant plus d’une heure et faisais ce curieux inventaire, a priori peu ragoûtant : "D’énormes carpes luisantes, des usines, des maisons sans aucun charme, quelques baraques abandonnées en train de pourrir, un tas de clous rouillés, un vieux bidon d'huile faisant office de table, un cendrier rempli de mégots, des gants usés invitant à lire un magazine de mode défraîchi intitulé... PQ (pour Princess Queen , évidemment)." Et pourtant... j'étais heureux de toutes mes "trouvailles". "Parti de Musashi-Kosugi pour finalement rejoindre Mizunokuchi . Je prends le train pour rentrer."
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Une résidence récente en soirée. J'ai voulu prendre la photo à hauteur d'herbes, pour contrecarrer la géométrie implacable de l'immeuble. L'arbre au milieu, solitaire, soutenu par ses poutrelles obliques, en impose par sa présence stable et vénérable. La débauche de lumières derrière lui, sur la façade, crée au contraire une impression d'impermanence, presque de vitesse malgré la succession rectiligne des étages. L'arbre est le témoin des vies qui passent à toute allure dans ce monde éminemment quadrillé et, néanmoins,                                                           flottant. 
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Peu à peu des souvenirs, pensées, sensations refont surface. J’ai créé ce blog pour leur faire une place, dans le présent. Pour donner à ce pan de ma vie un espace. J’ai créé ce blog pour tisser des liens, créer des ponts et des passages. Archiver, rêver. Ces mots de Tarjei Vesaas me reviennent avec force : “Si, à l’instant, il n’y a personne, l’air même est saturé de souvenirs. [...] Nous sommes les endroits, où des paroles sont tombées, vivifiantes ou fatales, paralysantes ou encourageantes. Nous sommes aussi ces endroits agréables et abrités, où les gens se sont réunis. Nous sommes les endroits que l’on n’oublie jamais, ceux qui, malgré leur air insignifiant, se gravent dans l’esprit des gens jusqu’à leur mort : une pierre ou deux pour s’asseoir, un tendre feuillage de printemps, et le ruisseau presque asséché d’un début d’été. Nous sommes les temps éternels et tous les lieux à la fois. Chaque pas est un souvenir. Si cela était visible, nous apparaîtrions un tissu d’ombres vivantes....
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Dans mon journal ce jour-là, j'écrivais : "Une journée avec Kuriyama san, artiste dessinateur et photographe, à se promener près de Kamakura. Le principe de notre escapade : acheter un billet valable une journée entière sur la petite ligne de train Enoden, qui relie Kamakura à Fujisawa, et s’arrêter au hasard, au gré de nos envies, pour explorer les environs des petites gares. Entre Kamakura et Fujisawa il y en a 13 exactement, et je crois que nous sommes parvenus à les découvrir presque toutes ! Beaucoup se trouvent le long de la côte, à deux pas de la mer. La première station où nous nous sommes arrêtés est Hase, juste après Kamakura. Nous avons marché jusqu’à une plage de sable gris, avec de vieilles baraques de pêcheurs toutes branlantes, détonnant singulièrement avec le côté "station balnéaire" des bâtiments alentours. Là, assis sur une vieille charrette servant probablement à transporter des caisses de poissons, nous avons discuté un moment. Récemment un ami de...
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Des devantures au charme désuet, ici le traiteur Ikeda, spécialisé en fritures. La cliente échange en repartant quelques banalités d'usage avec la vendeuse. Cette dernière a la tête plongée dans l'ombre, mais on peut voir sa silhouette derrière le comptoir, les mains croisées devant son grand tablier.  Encore un quartier tranquille aux maisons disparates, l'agencement des bâtiments défiant souvent toute logique. La lumière était très belle. En observant la photo, j'ai l'impression de pouvoir encore respirer l'air ambiant, paisible, doux. Sur le côté gauche, en haut, le feuillage des arbres est dense et s'élève très haut, formant une masse sombre et compacte. Elle évoque, derrière ce quotidien ordinaire, un monde plus ténébreux et enchevêtré. Un sanctuaire peut-être, je ne me souviens plus. Mais juste après avoir pris la photo, c'est dans cette direction-là que j'ai dû partir. 
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  Nous avons grand besoin de figures humbles et désarmantes. De mythes qui nous relient au vivant et nous rendent plus sensibles à ses manifestations, des plus évidentes aux plus infimes. Ce qui est modeste n'est pas exempt de mystère et de magie. Ces statuettes ne sont pas juste mignonnes : elles nous relient à plus grand que nous. Elles nous rappellent, non sans malice, qu'il ne faut jamais trop se prendre au sérieux (la sagesse rend souvent facétieux). A qui veut bien l'entendre, elles livrent un secret oublié : "invisible" et "absent" ne sont pas équivalents. Elles atténuent ainsi notre peine, apaisent notre chagrin.  Puissions-nous cette année être plus attentifs à tout ce qui nous échappe et nous rapproche, à ce qui véritablement nous anime.  Oui, plus que jamais en ce monde, nous avons besoin de figures désarmantes.