J'ai habité dans un appartement miteux de banlieue, sans douche ni eau chaude. Je l'ai aménagé avec des meubles récupérés dans la rue. Un fauteuil simili cuir usé et sans pieds, posé à même les tatamis. Des étagères dépareillées, une table basse. J'avais aussi installé une petite plante sur le rebord de la fenêtre. Quand le soleil se posait sur elle, son vert étincelait dans toute la pièce comme un enchantement. Les voisins étaient fauchés et peu loquaces. L'un d'eux se raclait continuellement la gorge et crachait parfois bruyamment. De temps à autres quelques cafards se montraient, mais ils n'étaient jamais bien gros. Je me lavais à l'évier, avec un gant. J'ai beaucoup exploré le quartier à pied, à vélo.
J'ai habité dans une Guest House immense où vivaient de jeunes étrangers de tous les pays ainsi qu'une poignée de japonais. Bâtiments décrépits mais toujours propres, chambres de six tatamis, cuisine et sanitaires partagés entre les résidents. Certains étaient incroyablement expansifs, jamais rassasiés de conversations, repas partagés et sorties bien arrosées. D'autres au contraire, étaient studieux et menaient une vie quasi monacale, parfaitement réglée. D'autres encore semblaient totalement désœuvrés, en rade de rêves. Un lieu où des liens se font et se défont sans cesse, où tout est transitoire et où la vie est rythmée par les arrivées et les départs. On se fait des promesses, on ne se dit jamais adieu. "On s'écrira d'accord ?" "On reste en contact !". Puis on se perd de vue.
J'ai habité dans une Guest House toute petite, trois chambres par étage. Mes voisins, cette fois, étaient japonais. En un mois nous n'avions pas échangé un mot. Ils faisaient tous les efforts du monde pour ne jamais croiser personne. Je me demandais comment nous pouvions vivre dans un espace aussi exigu sans jamais nous voir. Une fois, je me suis tout de même retrouvé face à l'un d'eux par coïncidence. Embarras. Fuite immédiate.
J'ai habité chez des expatriés, dans leur appartement ou leur maison, pendant qu'ils étaient retournés voir leur famille en France pour les vacances. De très belles personnes, incroyablement ouvertes, à qui l'hospitalité n'aura jamais fait peur.
J'ai habité dans une sorte de cabane sur le toit d'un immeuble d'Akihabara. Pas de lit mais un grand fauteuil et un petit sofa, un réfrigérateur, une bouilloire. Pas de douche mais des toilettes et un lavabo avec une évacuation au sol. Je me lavais avec un seau. Pour y accéder, il fallait grimper six étages. La vue était imprenable, il y avait même une minuscule terrasse. Aucune habitation à part la mienne. L'immeuble servait de local à l'entreprise d'une amie japonaise. Le soir quand je rentrais, le rideau de fer en bas était tiré. Je le soulevais juste assez pour me glisser discrètement en dessous. Le matin, je partais très tôt, avant que les employés ne prennent leur poste. Je n'aimais pas tellement le quartier, mais de la vie dans cette improbable cabane, je garde un souvenir ému.
J'ai habité chez un jeune couple de japonais et leurs deux petites filles. Je me sentais bien avec eux. La vie semblait simple, une routine bien installée, sans frustration. Lui ne m’adressait presque jamais la parole… mais elle témoignait toujours d’une sincère sollicitude à mon égard, ainsi que d'une curiosité prononcée pour tout ce qui avait trait à la France. Les petites pouvaient tour à tour se montrer adorables ou être de véritables chipies.
Dans chacun de ces endroits, j'ai expérimenté mille manières d'être en lien et d'être seul. J'ai gardé le silence, mais aussi déployé beaucoup d'efforts pour m'exprimer. J'ai été heureux, j'ai pleuré.
Que ce vécu demeure.
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