Dans le film La beauté du geste (titre original : Keiko, me wo sumasete*), Shô Miyake nous invite à suivre Keiko, une jeune femme malentendante qui pratique la boxe et vient de passer professionnelle. Le film est inspiré de l’autobiographie de la boxeuse Keiko Ogasawara.
Keiko n’est pas vraiment adaptée à la grande ville, et inversement. Les gens y vont et viennent toujours trop vite, sans tenir compte des uns des autres. La ville est un faisceau de codes, d’obligations et de signaux, dont beaucoup sont sonores et lui demeurent imperceptibles. Elle cohabite dans un appartement de banlieue avec son petit frère musicien, doux rêveur un peu négligeant, mais qui reste attentionné à sa manière. Son emploi de femme de ménage dans un hôtel lui confère une certaine autonomie, et lui permet de consacrer son temps libre à l’entraînement.
La boxe est pour elle un ancrage, tout comme le vieux club où elle pratique. Un lieu où elle peut enfin s’accorder, être au monde sans souffrir de ce décalage. Dès les premières scènes, Miyake nous immerge dans la musicalité du geste. Les mouvements répétés de l’entraînement forment des rythmes qui s’entremêlent. Pour Keiko, c’est une musique silencieuse et structurante. Plus de questions à se poser : le positionnement du corps est dicté par l’entraîneur, par les principes mêmes de la boxe. Keiko aime aussi aller courir et s’entraîner sur les berges d’une rivière. Malgré un environnement très urbain, la présence de l’eau induit un autre rythme, plus naturel. Une fluidité de mouvement, comme dans la boxe. L’existence y devient alors plus évidente.
Le film est émaillé de plans fixes de rues, d’immeubles, de jour comme de nuit. Les voitures, les gens passent sans s’arrêter. La ville est comme un organisme, toujours en mouvement et cependant immuable. Vues banales, scènes quotidiennes qui ne représentent pas un environnement hostile, mais simplement indifférent, suivant son cours invariablement. S’attarder sur ces paysages urbains qui n’ont, à première vue, rien de particulier, permet à Miyake de créer des temps de respiration ambigus, à la fois très doux et peut-être empreints d’une forme de résignation. Car le temps passe. Oui, le temps passe. Et si, dans son ensemble, la ville demeure, ça et là des choses disparaissent, irrémédiablement.
Le club de boxe où Keiko s’entraîne est vieillissant. Tout comme son propriétaire d'ailleurs, avec qui elle a noué une belle complicité pouvant aisément se passer de paroles. De plus en plus d’élèves se tournent vers les grosses structures modernes dotées d’équipements dernier cri. Au bout d’un moment, le vieil homme n’a d’autre choix que de mettre la clef sous la porte. Toutes ces années il a tenu ce lieu à bout de bras, mais à présent sa santé décline. Il ressent le besoin de se délester, de se reposer enfin. Si elle coïncide avec une période où Keiko envisage de faire une pause dans sa carrière de boxeuse professionnelle, la fermeture du club est tout de même vécue comme une perte douloureuse. Perte de repères, perte de rythmes – tout un agencement, au sens de Deleuze, qui sous-tend sa vie au quotidien.
Le film est traversé de situations où transparaît l’inadéquation de Keiko avec le monde, avec cette ville qu’elle s’efforce malgré tout d’habiter. Ce ne sont presque jamais des moments de brutalité, juste des incompréhensions, malentendus et maladresses. Mais leur répétition est une forme de violence, renforcée par la pandémie de COVID et notamment le port systématique du masque (Keiko ne peut plus lire sur les lèvres de ses interlocuteurs). Peu à peu heureusement, des îlots de concordance et de confiance apparaissent aussi en dehors du club de boxe. La simplicité joyeuse et tranquille d’un moment partagé en langage des signes avec des amies malentendantes, dans un salon de thé. Une promenade en bord de rivière avec le propriétaire du club, une soirée d'échanges véritables avec son frère et la copine de ce dernier. Des instants de tendresse tout en retenue, mais profondément sincères.
La façon si particulière dont Miyake filme la ville fait écho à de nombreuses photos que j’ai prises lors de mes séjours au Japon. Ces images de ruelles, d’habitations, de scènes somme toute banales. Si le film me touche autant, c’est sans doute parce que j’y vois des correspondances avec ce que j’ai pu ressentir à l’époque, toutes proportions gardées évidemment. Une jeune femme qui peine à s’insérer dans un monde inadapté à sa surdité. En constant décalage et très souvent seule, livrée à elle-même. Une jeune femme qui déploie beaucoup d’efforts pour trouver sa place et entrer en relation… Un jeune étranger qui peine à se repérer car il ne sait pas encore lire les signes, les indications ; qui s’exprime et se meut avec maladresse, mais cherche en même temps à approcher au plus près le quotidien. Oui, je pensais pouvoir me fondre dans le quotidien. Avec ce désir un peu fou de pouvoir ainsi faire fi de mon statut de Gaijin, éternel étranger. Devenir un enfant du pays !
Keiko a la boxe, son journal intime… j’avais mes promenades solitaires, mon appareil photo. Et comme Keiko, j’avais aussi mes lieux de prédilection : les berges des rivières, les sanctuaires modestes, les parcs, les vieux quartiers… Des endroits où il n’est plus nécessaire de se conformer, où le regard d’autrui est moins prégnant et où notre propre présence peut se passer de toute justification. Bien sûr, il n'est question ici que de résonances, d'évocations. Il ne s'agit pas de mettre sur un même plan des vécus incomparables.
A la fin du film, les plans fixes de la ville se suivent. Mais peut-être que le regard de Keiko a changé. Peut-être perçoit-elle davantage ces infimes variations qui rendent le monde plus beau et riche de possibles.
La beauté des gestes. C’est le précieux cadeau de ces jours passés là-bas.
* Keiko, ouvre les yeux
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