Le kanji de l'enfance. Passé, altéré, effacé par endroits... mais encore visible, lisible. L'enfance ne peut s'en aller tout à fait. Elle perdure, part en lambeaux mais sa marque demeure, en creux. Comme une série de gestes, un rythme, un tracé.
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Toujours là. En dépit de l'âge, des douleurs, d'un corps qui se racornit mais se maintient encore, bon gré, mal gré. Toujours là parce qu'il faut bien vivre comme on peut, de si peu. De toute façon, "qu'est-ce que je pourrais bien faire d'autre ?", lance-t-elle avec un grand sourire limpide à quiconque lui suggère qu'il serait grand temps de prendre soin d'elle, à présent. Certes, la petite boutique est encombrée mais elle sait avec exactitude où tout est rangé, chaque chose à sa place même si c'est au beau milieu d'un tas d'autres choses. Pendant les périodes creuses, elle lit avec attention ses magazines, penchée juste au-dessus des articles, le doigt suivant patiemment les caractères qui rapetissent de jour en jour. Derrière elle, une photo encadrée. Pas celle d'un fils ou d'un mari. Un chien. Attentif, avec son regard franc de toujours, sa queue en cercle, comme une interrogation : "Que veut ma maîtresse ? Qu'attend...
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Des lambeaux de pluie sèchent doucement sur le chemin du sanctuaire. Il y a un temps pour tout, paraît-il. Pourtant, ce sont bien ces brefs moments de coexistence qui s'accordent le mieux avec nos cœurs. Ces états transitoires qui jamais ne révèlent mais évoquent, suggèrent. Je tends les mains devant moi comme pour embrasser ou accueillir. Il ne restera rien mais tout est là. Nos vies se déroulent sur fond de dialogue permanent entre ombre et lumière.
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Passage étroit entre une vieille rambarde et une palissade de béton. Qui a disposé là toutes ces plantes ? On dirait que la nature a commencé à franchir la barrière. Au fond, juste après le tournant, une personne s'est arrêtée. Pour observer une fleur peut-être, ou un insecte. Au premier plan, l'affiche décollée laisse apparaître un visage déformé au regard inquiétant. Juste à côté on peut lire : "O saki ni douzo" : "après vous" ou "allez-y, je vous en prie". Qui a tendu ce piège ? Je suis toujours un enfant. Mon quotidien est émaillé d'enchantements et de monstres, d'indices et de présences. L'ordinaire me touche, extraordinairement.
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Le vieil homme titubait, enivré par l'alcool et l'exubérance des fleurs. La perspective formait devant lui comme un goulot. Il s'y précipitait d'un pas décidé mais peinant à maintenir sa trajectoire, oscillant d'un côté à l'autre de la route, bras ballants et regard vitreux. Faille dans la fête, malgré les rangées de lanternes et d'arbres magnanimes. Que nous marchions sous des voûtes de fleurs ou d'étoiles, des lézardes se dessinent sous nos pas. Pour recouvrer ma part d'insouciance, je me faisais rameaux, pétales, prières.
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Un doux bric-à-brac où se côtoient ustensiles, porte-bonheurs, souvenirs. Objets ayant déjà servi un bon millier de fois. Bassine, pinceaux, tuyaux d'arrosage, serviette, brosses en tous genres... rien de précieux mais le temps et l'usage en ont fait des présences familières, leur ont conféré une forme de vie intérieure. Une amulette suspendue, un étrange chat porte-bonheur, un couple de figurines à jamais amoureuses. Placés dans la remise plutôt que mis au rebut, ils continuent malgré tout de compter, à leur manière. Tout en retenue, comme des témoins. Le miroir crée dans l'image une ouverture, mais ce reflet de la rue renvoie aussi au passage du temps, aux gens qui défilent, aux saisons successives. J'imagine le propriétaire. Parfois son regard s'arrête sur l'un de ces objets... c'est alors comme s'il regardait dans un rétroviseur.
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Un prunier, probablement, dans une arrière-cour vétuste. Les fleurs se détachent sur fond de façade grisâtre, formant des touches éparses mais d'autant plus éclatantes. Nous sommes bien loin de la grandiose profusion des fleurs de cerisiers, dont la saison vient de débuter au Japon. Mais ce déploiement modeste sur les branches nues et graciles vient réveiller d'autres émotions. Le manque apparent inspire une gratitude d'autant plus grande pour ce qui se donne à voir. Le faible nombre de branches permet au regard de les parcourir, d'aller et venir en s'attardant sur chaque petite efflorescence improbable. Il y a une certaine régularité dans l'image : la division en trois branches, les lignes droites du bâti... mais sans cesse altérée par les traces d'usure, d'humidité, par les courbures et les fissures qui prolongent le végétal. Et j'aime beaucoup ce segment de lierre en haut à droite, qui semble initier une fuite discrète.
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Le reflet déformé d'une résidence déjà un peu vieillotte sur la façade de verre d'un immeuble neuf. Fragments répétés mais en constant décalage. Ces grands bâtiments de verre sont dépourvus d'intériorité. Seuls deux néons allumés laissent entrevoir une profondeur sous le quadrillage muet. Le lampadaire à gauche, le haut du panneau de signalisation et le poteau électrique à droite sont les uniques représentants du réel. Tout le reste n'est que mirage.
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Elle tenait fermement le bouquet des deux mains, en même temps que la lanière de son sac. Le reste de son corps s'était progressivement détendu et elle avait fini par fermer les paupières, se laissant porter par le rythme des rails. Les mains jointes, les yeux clos donnaient à sa posture une apparence de recueillement. L'emballage froissé du bouquet formait comme une émanation fantomatique devant son visage. Au sommet, les plantes dépassaient légèrement du papier. Elle avait choisi ses préférées. Avec soin, pour qu'il puisse assister à l'éclosion des bourgeons. Au moins une fois encore. Elle tenait le bouquet fermement, comme elle tiendrait bientôt sa main.
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Un ennemi plus redoutable encore que l'oubli. En quinze ans, combien de maisons, immeubles, quartiers réduits à l'état de gravats puis remplacés par des résidences sans histoires et des centres commerciaux sans attrait ? Les souvenirs s'érodent ; parfois des périodes entières s'effondrent sans même que l'on s'en aperçoive. Jusqu'au jour où l'on s'efforce de retrouver tel instant, tel visage autrefois familier, ces présences que l'on croyait éternelles. Impossible de les convoquer à nouveau. Il ne reste plus qu'un amas désordonné de sensations que l'on s'efforce en vain de faire tenir debout. Pourtant nul concasseur à mâchoires dans nos mémoires, pas de spéculation immobilière enragée. Mais du début à la fin nos vies, comme la ville, ne sont qu'un vaste chantier.